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05 mars 2026

Le souffle de l'interprétation

Pour s'intéresser à la cabale ?

Le souffle de l’interprétation

 

Mystique juive et Raison ! Laquelle des deux voies nous rapproche le plus de la Vérité ? Et

Pourquoi s'intéresser à la mystique juive ? Quel est mon sentiment à ce sujet ? Voilà deux questions auxquelles il est extrêmement difficile de répondre et ce à plusieurs égards.

Dans ces propositions, nous lisons plusieurs expressions et mots qui demanderaient des bibliothèques de commentaires …

 

Premièrement, qu’est-ce que la mystique et plus spécifiquement la « mystique juive » ? Si je m’intéresse à la mystique, suis-je moi-même un mystique ?

Deuxièmement, le mot « raison ». Est-il raisonnable de s’intéresser à la « mystique » ? La Raison Mystique, ne serait-ce pas là un oxymore moderne ? Deux termes tellement opposés entre eux que leur juxtaposition crée la polémique.

Quant à la Vérité … Pour cette dernière, quand je l’entends, inévitablement me reviennent en mémoire ces célèbres cases de l’album de Tintin, « Le Lotus Bleu » : « Lao-Tseu a dit « Il faut trouver la voie ! », « Moi, je l’ai trouvée. Il faut donc que vous la trouviez aussi… Je vais d’abord vous couper la tête. Ensuite, vous connaîtrez la vérité !».

La réaction de Tintin est la seule possible… fuir loin de ce fou …

Plutôt que la Vérité (avec V ou v), ce qui m’interpelle, c’est la recherche du sens … du sens que je peux donner à la vie qui est la mienne, mais attention à ne pas de confondre cette recherche de sens avec la vérité scientifique.

 

Mais pour en venir au fait, qu’est-ce la mystique ? Pour ce que j’en sais, c’est un « état modifié de conscience », une expérience extra-sensorielle qui donne accès à … accès à quoi au juste ?

Je ne le sais pas… car je ne suis pas mystique.

A vrai dire, je ne m’intéresse pas à la mystique en tant que telle … ce qui m’intéresse, c’est la Cabale. Ce courant de pensée qui irrigue le judaïsme et qui puise ses sources dans l’Antiquité et le Moyen Age.

La Cabale … oui mais quelle cabale ? Celle d’Abraham Aboulafia (cabale extatique) qui relate ses expériences extrasensorielles à partir de postures et de techniques bien spécifiques pour atteindre ces états de consciences modifiées ou comme celles d’Israël Ba’al Shem Tov[1].

Alors, « Pourquoi la Cabale »[2]?

Je pourrais tenter de répondre à cette question en citant un texte de la Genèse,  Gn. 27-4 : Isaac est vieux et aveugle, il s’apprête à donner sa bénédiction à Esav : « Fais-moi un ragoût comme je l’aime, sers-le-moi et que j’en mange, afin que mon cœur te bénisse avant ma mort »[3]. J’attire l’attention sur l’expression « …un ragoût comme je l’aime… » qui en hébreu est rendu par «מטעמים כאשר אהבתי » (meta’mim kasher a’avti) et intéressons-nous au mot « מטעמים/meta’mim » et qui veux dire « mets succulent » et ce dernier vient lui-même de la racine verbale טעם/ta’am qui signifie, toujours selon le dictionnaire, « goûter, déguster » mais aussi, si l’on regarde plus loin dans les significations de ce terme, « accent tonique » et « raison », plus particulièrement dans l’expression « מה טעם/ma ta’am ? » qui veut dire « Pour quelle raison ? Pourquoi ? »[4]. Selon Samson Raphael Hirsch, le terme « ta’am » signifie le « goût » mais aussi les notions de « raison, raisonnement » et « ce qui a du sens ». Ce que le vieil Isaac demande à son fils c’est quelque-chose qui lui donne du « sens », « de la signification » !

Ce qui m’intéresse dans la cabale, ce n’est pas tant la vie intérieure du divin mais plutôt la façon dont la Cabale m’aide à interroger le texte afin que je puisse lui donner du « goût », du « sens », du « pourquoi ». « Faire sens » … voilà ce qui m’intéresse dans la Cabale.

C’est cette dimension spécifique d’interroger le texte, un rapport de lecture entre moi et le texte, entre le texte et moi, c’est cette dimension « hyper-dialectique »[5] où le lecteur n’a de cesse d’interroger le texte qui lui-même n’a de cesse d’interroger le lecteur dans un processus sans fin, dans une « lecture infinie »[6] !

« Faire sens… » ! C’est-à-dire ?

Une des richesses du Texte et de son infinie lecture est que le lecteur ne s’arrête pas au mot tel que défini dans le dictionnaire où la signification d’un mot s’arrête sa monosémie afin d’éviter toute ambiguïté de la lecture, ambiguïté qui risquerait de « perdre » le lecteur…

Or, c’est bien au « risque de se perdre » que nous invite le livre en cultivant cette « précieuse ambiguïté »… qui dans de nombreuses langues porte le nom de « amphibologie » !

Mais qu’est-ce qu’une « amphibologie » ?

Pour répondre à cette question, je donne encore une fois la parole à M. Marc-Alain Ouaknin qui, citant Roland Barthes dans « Roland Barthes par Roland Barthes », définit l’amphibologie de la façon suivante, page 86[7] : « Le mot intelligence peut désigner une faculté d’intellection ou une complicité (être d’intelligence avec) ; en général, le contexte oblige à choisir l’un des deux sens et à oublier l’autre. Chaque fois qu’il rencontre l’un de ces mots doubles, R.B., au contraire, garde au mot ses deux sens, comme si l’un d’eux clignait de l’œil à l’autre et que le sens du mot fût dans ce clin d’œil, qui fait qu’un même mot, dans une même phrase, veut dire en même temps deux choses différentes, et qu’on jouit sémantiquement de l’un par l’autre. C’est pourquoi ces mots sont dit à plusieurs reprise « précieusement ambigus » : non par essence lexicale (car n’importe quel mot du lexique a plusieurs sens), mais parce que, grâce à une sorte de chance, de bonne disposition, non pas de la langue, mais du discours, je puis actualiser leur amphibologie, dire « intelligence » en feignant de me référer au sens intellectif, mais en laissant entendre le sens de « complicité ».

Ainsi, en Gn. 27-4, je peux actualiser l’amphibologie du mot טעם/ta’am, dire “goût” en feignant de me référer au sens gustatif, mais en laissant entendre le sens de « signification »[8].

De la sorte, avec cette possibilité élargie, le lecteur devient créateur de sens.

En créant du sens, nous devenons co-créateur de notre vie, nous prenons notre place dans ce monde où nous pouvons jouer un rôle.

La lecture de la Torah est une invitation à entrer dans les mots comme Noé a été invité à entrer dans l’arche pour sauver l’humanité du Déluge. Le mot « arche » se dit en hébreu « תבה/ tévah » qui signifie certes « arche » mais par amphibologie signifie également « le mot ». Ceci est encore renforcé par les dimensions de cette « arche » qui sont de 300 coudées de longueur, 50 coudées de largeur et 30 coudées de hauteur. Or, si nous reprenons ces chiffres, à savoir 300, 50 et 30 et que si nous les transposons en lettres hébraïques, nous obtenons les lettres  ש(shin : valeur numérique 300), נ (noun : valeur numérique 50) et ל (lamed : valeur numérique 30). Mises ensemble, ces lettres forment le mot « לשן/LaShoN » qui signifie la « langue », la « parole » …

Noé nous propose une double invitation à entrer dans le Texte/Parole.

 

Je souhaiterais vous quitter avec une dernière citation de Marc-Alain Ouaknin, qui, vous l’aurez-compris, m’inspire beaucoup :

“Il ne s'agit pas de mieux comprendre, mais de comprendre autrement. En fait, ce n'est pas seulement le texte qui est compris, mais le lecteur. Il se comprend. Comprendre un texte, c'est, dès l'abord, l'appliquer à soi-même, mais cette application ne réduit pas le texte, car le texte peut et doit toujours être compris autrement.
Selon une expression de Lévinas, le "pouvoir dire" du texte est toujours supérieur à son "vouloir dire". "Dans chaque mot, dit encore Lévinas, il y a un oiseau aux ailes repliées qui attend le souffle du lecteur." Étudier et interpréter permet à l'oiseau du sens de déployer ses ailes. Attention, il ne faut pas oublier de sauter sur son dos pour, avec lui, s'élever vers la transcendance”.

 

 

Giuseppe Balzano

Venise

2 novembre 2020



[1] Le lecteur curieux pourra se référer aux ouvrages de Gershom Sholem ou plus récemment de Moshé Idel sur la vie et la doctrine d’Abraham Aboulafia et en ce qui concerne le Ba’al Shem Tov, le dernier ouvrage de Jean Baumgarten, « Le Baal Shem Tov. Mystique, magicien et guérisseur », Ed. Albin Michel, 2020, constitue une excellente introduction à la vie du « fondateur » du hassidisme.

[2] Titre du premier chapitre du livre de Marc-Alain Ouaknin « Concerto pour quatre consonnes sans voyelles. Au-delà du principe d’identité », Ed. Balland, 1991.

[3] Gn. 27-4 : traduction du Rabbinat, sous la traduction du Grand-Rabbin Zadoc Kahn (Paris, 1899), Ed. Colbot, 1990.

[4] On consultera avec intérêt le dictionnaire « Etymological Dictionary of Biblical Hebrew, based on the commentaries of Samson Raphael Hirsch », par Rabbi Matityahu Clark, Feldheim Publishers, Jerusalem New-York, 1999, s.v.

[5] J’emprunte cette expression au R. Marc-Alain Ouaknin.

[6] David Banon, “La Lecture Infinie. Les voies de l’interprétation midrachique », Ed. du Deuil, Paris, 1987.

[7] “Roland Barthes par Roland Barthes”, Ed. du Seuil, 2010, Coll. Essais. Première édition, Ed. du Seuil, 1975, Coll. Ecrivains de toujours.

[8] Un autre très bel exemple d’amphibologie est expliquée par l’auteur italien Erri De Luca dans son ouvrage « Alzaia » au chapitre intitulé « Corde ». Erri De Luca, « Alzaia », Ed. Feltrinelli, 1997.

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